Ah, quel soulagement ! La crise du subprime est terminée ! Comment ? Que dites-vous ? Seuls 400 milliards de dollars ont été déterrés sur les 1 000 milliards de pertes potentielles (estimation de l'économiste Nouriel Roubini) ?
Bah, quelques milliards de plus ou de moins... ça passera comme une lettre à la poste, c'est sûr -- un peu comme les 4,82 milliards d'euros perdus lors de l'affaire Kerviel.
En fait, les marchés ont adopté la même stratégie que le trader de la Société Générale : c'est assez simple, il suffit de suivre quelques étapes élémentaires. Tout d'abord, commencez par faire n'importe quoi. Prenez des positions insensées, engagez des sommes colossales, faites jouer l'effet de levier, multipliez les manoeuvres jusqu'à ce que tout ça devienne un magma bouillonnant d'où il est impossible de distinguer le bon du mauvais.
Tant que ça marche et que les gains tombent, tout va bien.
Si les choses commencent à tourner au vinaigre, par contre, il va falloir faire preuve d'un bon sens de la comédie et d'un petit talent d'acteur. Gémissez : "ce n'est pas ma faute, c'est cette politique monétaire si souple" ... --- Dites : "mes supérieurs/les autorités/la Fed savaient, ils ont laissé faire, ils m'ont même encouragé" ... --- Tapez du poing sur la table : "je ne serai pas le bouc émissaire". Malheureusement, à cette étape, la case "licenciement et prison" est inévitable (ou "krach et pertes", dans le cas des marchés) ; mais supportez-la de bon coeur : ce n'est qu'un mauvais moment à passer, et de grandes choses vous attendent.
Pendant ce temps, devant la débâcle, les autorités ne pourront qu'intervenir.
Les actionnaires/contribuables/planches à billets/politiciens seront mis à contribution, bon gré mal gré. On parlera de plan de sauvetage, on grommellera qu'il faut rendre la législation plus sévère, des démissions seront mises sur la table. Quelques-uns vous remercieront d'avoir été le facteur précipitant la crise salutaire ... et c'est à ce moment-là que vous lancerez le coup de maître : contestez votre licenciement. Il n'y a pas de meilleure défense que l'attaque, c'est bien connu -- le secteur financier a quelque peu adapté cette stratégie : faute avouée étant à moitié pardonnée, il a contre-attaqué en révélant quelques pertes, la main sur le coeur et l'oeil navré ... jurant que toutes les mauvaises nouvelles sont désormais intégrées dans les cours.
Les choses rentreront ensuite dans l'ordre, petit à petit. Les cours reprendront le chemin de la hausse. Vous pourrez vous remettre à faire n'importe quoi, avec la caution des politiciens en plus, puisqu'ils seront intervenus pour s'assurer que tout est fait dans les règles de l'art.
Quant aux 600 milliards de pertes en suspens quelque part dans la nature, eh bien, on verra quand on y sera : à ce stade de l'opération, vous êtes déjà en train de négocier des accords sur les droits des livres et des films à venir sur votre incroyable aventure.
Oui ? Excusez-moi, répétez votre question ? Des chiffres médiocres pour l'emploi US ? Une récession aux Etats-Unis ? Mais puisqu'on vous dit que c'est fini, les subprime !
Source : Chronique Agora (Edition du week-end -- 5 avril 2008)
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